Le 22 mars 2026, deux bureaux de vote du 13e arrondissement de Marseille enregistrent des résultats qui semblent appartenir à deux élections différentes. À l’école maternelle Bouge-Malpasse, Benoît Payan rassemble 89,6 % des suffrages exprimés ; Franck Allisio n’en obtient que 6,6 %. À l’école élémentaire Château-Gombert Athéna, le rapport s’inverse : 62,2 % pour Allisio, 32,8 % pour Payan.
Deux bureaux du 13e, un écart de 55,6 points
| Bouge-Malpasse | Château-Gombert Athéna |
|---|---|
| 6,6 % Franck Allisio | 62,2 % Franck Allisio |
| Benoît Payan : 89,6 % | Benoît Payan : 32,8 % |
Entre les deux bureaux, le score du candidat du Rassemblement national diffère de 55,6 points. Pourtant, à l’échelle du 13e arrondissement, le résultat final tient en quelques centaines de bulletins.
Les résultats officiels donnent 14 388 voix à Franck Allisio, contre 13 976 à Benoît Payan. Martine Vassal recueille 1 454 voix. Le résultat agrégé pourrait laisser penser à un arrondissement politiquement partagé en deux blocs de force équivalente. Il masque en réalité des différences considérables entre lieux de vote.
Ces différences ne sont pas apparues en 2026. Les six rapports socio-électoraux consacrés aux municipales de 2014, 2020 et 2026 permettent d’en retrouver les traces, d’en suivre certaines évolutions et d’étudier leurs relations avec la géographie sociale. Leur lecture impose toutefois une discipline : comparer ce qui est comparable, distinguer les listes des familles politiques et ne jamais attribuer un vote individuel à partir des caractéristiques d’un quartier.
2014 : une implantation du Front national déjà très inégale
Le 23 mars 2014, Stéphane Ravier arrive en tête du premier tour dans la synthèse des 47 bureaux du 13e analysés par Convaincre, avec 33,1 % des exprimés. Richard Miron, candidat de l’union de la droite, recueille 29,7 %, Garo Hovsepian, candidat de l’union de la gauche, 22,0 %. Pape Diouf atteint 7,2 %, Samy Johsua 5,4 %, Myriam Manni 1,7 % et Danièle Pécout 0,9 %.
Sept candidatures se partagent ainsi les suffrages. Leurs scores ne se laissent pas aisément transformer en trois totaux « gauche », « droite » et « extrême droite » : les candidatures, leurs alliances et leurs électorats ne sont pas interchangeables.
Au second tour, trois listes demeurent. La synthèse du rapport attribue 36,0 % à Ravier, 32,9 % à Miron et 31,0 % à Hovsepian. Les résultats officiels du septième secteur, qui réunit les 13e et 14e arrondissements, sont différents : Stéphane Ravier arrive en tête avec 35,33 % des exprimés et remporte le secteur. La distinction est essentielle : les valeurs d’un secteur ne sont pas les résultats propres au 13e.
Les listes présentes au second tour de 2014 dans le 13e
| Candidature | Part des exprimés dans les rapports |
|---|---|
| Stéphane Ravier (FN) | 36,0 % |
| Richard Miron (droite) | 32,9 % |
| Garo Hovsepian (gauche) | 31,0 % |
Même à l’intérieur du 13e, le classement global recouvre des situations très différentes. Au premier tour, Ravier recueille 42,0 % au bureau de Château-Gombert Athéna, contre 11,8 % à Bouge-Malpasse. Au second, ses scores sont respectivement de 43,7 % et 11,3 %.
Ce contraste correspond à des caractéristiques territoriales que les rapports croisent avec les votes. En 2014, au second tour, le score de Ravier est inférieur de 14,9 points dans le quart des bureaux les plus marqués par le chômage par rapport au quart le moins marqué ; il est supérieur de 13,7 points dans le quart des bureaux comptant la plus grande proportion de cadres. Pour Hovsepian, le rapport indique des associations inverses : +16,7 points selon le chômage, −16,2 points selon la proportion de cadres.
Ces chiffres ne signifient pas que les personnes sans emploi votent pour Hovsepian et que les cadres votent pour Ravier. Ils montrent que, dans ces bureaux, les scores des listes varient avec les caractéristiques sociales des territoires. L’écart territorial précède donc largement le scrutin de 2026.
2020 : quand la participation s’effondre, les pourcentages deviennent trompeurs
Le premier tour des municipales de 2020 se déroule le 15 mars, au début de la crise du Covid-19 ; le second est reporté au 28 juin. Le calendrier et le contexte sanitaire rendent toute comparaison mécanique avec 2014 hasardeuse.
Les rapports du 13e donnent 70,8 % d’abstention au premier tour et 72,8 % au second. La participation correspondante chute à 29,2 %, puis à 27,2 %. Six ans auparavant, elle atteignait respectivement 51,9 % et 59,0 %. Au second tour, la participation est inférieure de 31,8 points à celle de 2014.
Participation aux municipales : 2014, 2020 et 2026
Voir les données du graphique
| Année | Premier tour (%) | Second tour (%) |
|---|---|---|
| 2014 | 51,9 | 59,0 |
| 2020 | 29,2 | 27,2 |
| 2026 | 48,7 | 53,0 |
Un autre phénomène apparaît entre les deux tours : la participation augmente de 7,1 points en 2014 et de 4,3 points en 2026, mais recule encore de 2,0 points en 2020. La pandémie constitue un facteur contextuel majeur. Les chiffres seuls ne permettent cependant pas d’isoler l’effet des inquiétudes sanitaires, des candidatures ou du désengagement électoral.
Dans ce contexte, Stéphane Ravier atteint 35,0 % au premier tour dans la synthèse du 13e, contre 33,1 % en 2014. Au second tour, lors d’un duel, son score bondit à 51,9 %, contre 48,1 % à David Galtier, candidat de droite soutenu par Martine Vassal.
Cette progression en pourcentage ne prouve pas une augmentation comparable en voix. Elle intervient alors que le nombre des votants s’est effondré et que le second tour n’oppose plus que deux listes. Une majorité des exprimés n’équivaut pas à une majorité des inscrits.
Trois seconds tours, trois configurations
| 2014 | 2020 | 2026 |
|---|---|---|
| Triangulaire | Duel | Triangulaire |
| Ravier / Miron / Hovsepian | Ravier / Galtier | Allisio / Payan / Vassal |
| Élection de secteur | Élection de secteur | Élection du conseil municipal |
En outre, le résultat du 13e se distingue de celui du secteur. Si la synthèse des bureaux du 13e place Ravier devant Galtier, le dépouillement officiel de l’ensemble du septième secteur donne 10 080 voix à Galtier contre 9 693 à Ravier, soit 387 voix d’avance au candidat de droite. Les deux arrondissements composant le secteur ne présentent donc pas exactement le même rapport de force.
À Bouge-Malpasse, Galtier obtient 79,9 % au second tour de 2020 face à Ravier, crédité de 20,1 %. Or, en 2014, dans ce bureau de même désignation, c’était la liste de gauche de Garo Hovsepian qui avait obtenu 53,4 %. Ce rapprochement ne démontre aucun transfert personnel d’un camp vers l’autre ; il illustre plutôt la persistance d’un rapport de force local peu favorable à Ravier, malgré le changement de candidat opposé à lui.
2026 : une progression RN réelle, mais très inégalement répartie
Les municipales des 15 et 22 mars 2026 introduisent une modification institutionnelle décisive. À Marseille, la réforme issue de la loi du 11 août 2025 instaure deux scrutins distincts : l’un pour le conseil municipal de la ville, l’autre pour les conseils de secteur. Les rapports de 2026 étudiés ici concernent le scrutin municipal, alors que les séries de 2014 et de 2020 renvoient à des élections de secteur.
Au premier tour de 2026, la synthèse Convaincre du 13e donne 44,0 % à Franck Allisio, 30,6 % à Benoît Payan, 11,2 % à Martine Vassal et 9,3 % à Sébastien Delogu. Les résultats officiels du 13e donnent respectivement 43,92 % et 11 932 voix pour Allisio, 30,80 % et 8 368 voix pour Payan. La divergence entre valeurs synthétiques et résultats officiels doit être conservée, non masquée.
Dans les rapports Convaincre, le score FN/RN au premier tour passe de 33,1 % en 2014 à 35,0 % en 2020 puis 44,0 % en 2026. La hausse atteint 10,9 points sur douze ans. Elle reflète des suffrages exprimés dans des contextes de candidatures et des règles qui ont changé ; elle n’établit pas le comportement individuel d’un électorat constant.
Score FN/RN selon les synthèses du 13e
Voir les données du graphique
| Année | Premier tour (%) | Second tour (%) |
|---|---|---|
| 2014 | 33,1 | 36,0 |
| 2020 | 35,0 | 51,9 |
| 2026 | 44,0 | 48,4 |
Une comparaison entre deux lieux de vote fait apparaître les limites de la seule moyenne d’arrondissement. À Château-Gombert Athéna, le score FN/RN au premier tour passe de 42,0 % en 2014 à 43,3 % en 2020, puis 55,9 % en 2026. À Bouge-Malpasse, les valeurs sont de 11,8 %, 5,3 % et 6,5 %.
Vote FN/RN au premier tour dans deux bureaux de même désignation
Voir les données du graphique
| Année | Bouge-Malpasse (%) | Château-Gombert Athéna (%) |
|---|---|---|
| 2014 | 11,8 | 42,0 |
| 2020 | 5,3 | 43,3 |
| 2026 | 6,5 | 55,9 |
L’écart entre les deux bureaux au premier tour s’établit ainsi à 30,2 points en 2014, 38,0 points en 2020 et 49,4 points en 2026. La série est éclairante, mais une limite subsiste : les documents ne prouvent pas que les frontières électorales de ces bureaux sont restées inchangées. Les résultats doivent être présentés comme une comparaison de bureaux portant les mêmes noms, pas comme une mesure sur des périmètres définitivement harmonisés.
Au second tour de 2026, Allisio obtient 14 388 voix dans le 13e, Payan 13 976 et Vassal 1 454. Entre les deux tours, Allisio gagne 2 456 voix et Payan 5 608. La progression brute en voix ne peut pas être interprétée comme un transfert automatique : elle résulte aussi des retraits de listes, de la participation et de mouvements de vote que les tableaux agrégés ne permettent pas de reconstituer.
Municipales 2026 : nombre de voix par liste dans le 13e
Voir les données du graphique
| Candidature | Premier tour (voix) | Second tour (voix) |
|---|---|---|
| Franck Allisio | 11932 | 14388 |
| Benoît Payan | 8368 | 13976 |
| Martine Vassal | 3055 | 1454 |
Ce contraste entre une progression au premier tour et un second tour très serré montre pourquoi les volumes de voix doivent accompagner les pourcentages. En 2026, le territoire ne se résume ni à l’avance du RN dans plusieurs bureaux ni à une avance globale de 412 voix.
Ce que la sociologie des bureaux montre, et ce qu’elle ne montre pas
Les rapports rapprochent les résultats électoraux de dix-neuf indicateurs : catégories socioprofessionnelles, chômage, précarité de l’emploi, pauvreté, niveaux de diplôme, logement social, statut d’occupation, motorisation, âge ou installation récente. Les données sociales sont projetées à la maille des bureaux, puis étudiées au moyen d’écarts entre quartiles, de corrélations de rang et d’un modèle multivarié Ridge.
Une régularité ressort des seconds tours. Pour Ravier en 2014, son score est inférieur de 15,4 points dans le quart des bureaux où la proportion d’emplois précaires est la plus élevée, par rapport au quart inférieur. Cet écart atteint −23,5 points en 2020, puis −33,3 points pour Allisio en 2026.
Écart de score FN/RN selon la précarité de l’emploi, seconds tours
Voir les données du graphique
| Année | Écart entre quartiles (points) |
|---|---|
| 2014 | -15,4 |
| 2020 | -23,5 |
| 2026 | -33,3 |
L’association territoriale est de même sens sur les trois élections, et son amplitude augmente. Le second tour de 2026 donne encore −30,4 points pour le score d’Allisio selon les quartiles de chômage, −30,6 points selon la part de ménages sans voiture, mais +27,6 points selon la part de cadres et +28,1 points selon celle des professions intermédiaires.
Ces résultats contredisent une assimilation trop générale entre les territoires les plus précaires et les meilleurs scores du RN. Dans le 13e étudié, les bureaux où ce vote est le plus élevé ne se superposent pas, selon ces indicateurs, aux secteurs les plus marqués par la précarité. Cela ne signifie aucunement que les cadres votent individuellement pour Allisio ou que les personnes au chômage votent pour Payan : les résultats ne permettent pas d’identifier le comportement de catégories d’individus.
La nuance vaut aussi pour la liste Payan. En 2026, son score au second tour est supérieur de 34,3 points entre les bureaux du quart supérieur et du quart inférieur d’emplois précaires, de 31,7 points selon la part de ménages sans voiture et de 31,4 points selon le chômage. Mais, en 2020, c’est la liste de droite de David Galtier qui présentait une association positive avec plusieurs de ces caractéristiques, dans une compétition réduite à deux listes.
Il serait donc faux de déduire d’un bureau opposé au RN une fidélité stable à la gauche. L’offre politique et la structure du second tour interviennent, tout comme les comportements individuels qui restent inconnus.
Autre limite importante : les dix-neuf valeurs sociales des bureaux communs apparaissent identiques dans les rapports successifs. Elles constituent ainsi une photographie sociale de référence, non une chronique de la composition du 13e entre 2014 et 2026. Il serait méthodologiquement abusif d’en déduire une gentrification, une paupérisation ou un changement de population sans séries INSEE datées et harmonisées.
L’abstention, une frontière territoriale supplémentaire
L’élection ne se joue pas uniquement dans la distribution des suffrages exprimés. La participation varie fortement entre les années, et son rapport aux caractéristiques sociales des bureaux mérite une lecture à part entière.
Au second tour de 2026, le rapport indique un écart d’abstention de +16,4 points entre le quart des bureaux où le chômage est le plus élevé et le quart où il est le plus faible. Il relève aussi +16,1 points selon la part de ménages sans voiture, +16,1 points selon la pauvreté et −17,6 points selon la proportion de ménages disposant de deux voitures ou plus.
Abstention : écart entre bureaux selon leur taux de chômage
Voir les données du graphique
| Année | Écart entre quartiles (points) |
|---|---|
| 2014 | 13,9 |
| 2020 | 9,7 |
| 2026 | 16,4 |
En 2020, la crise sanitaire modifie fortement le niveau général de participation. Mais en 2014 comme en 2026, les rapports font apparaître une association entre abstention et indicateurs de difficultés sociales. Ce constat relève du niveau territorial. Il ne donne pas la profession, le revenu ou la situation personnelle des abstentionnistes.
La combinaison des résultats et de l’abstention impose une distinction fondamentale : une liste peut accroître sa part des exprimés sans gagner autant de voix, et un quartier peut afficher un score majoritaire alors qu’une forte proportion de ses inscrits ne s’est pas déplacée. Sans le nombre d’inscrits, de votants et de suffrages exprimés par bureau, on ne peut pas reconstituer complètement ces mécanismes.
La carte doit montrer les différences, pas les fabriquer
La série de résultats permet de définir une cartographie utile : trois cartes du premier tour, une carte de participation, une carte d’évolution FN/RN et une carte croisant géographie sociale et géographie électorale. Pourtant, aucune carte historique harmonisée n’a été produite à partir des seuls PDF. Les rapports contiennent des scores par bureau, mais pas l’ensemble des contours géographiques ni les identifiants stables nécessaires pour certifier les correspondances.
Il serait trompeur de dessiner une carte des variations à partir des seuls noms d’écoles : des bureaux peuvent changer de numéro, de périmètre ou de lieu. Les cartes annuelles pourront être construites séparément avec les géométries officielles de chaque millésime ; une carte d’évolution demandera ensuite une méthode explicite d’harmonisation.
Six cartes prévues pour compléter l’enquête
| Carte | Unité | Variable | Statut |
|---|---|---|---|
| Premier tour 2014 | Bureau de vote | Liste en tête | À produire |
| Premier tour 2020 | Bureau de vote | Liste en tête | À produire |
| Premier tour 2026 | Bureau de vote | Liste en tête | À produire |
| Participation 2014–2026 | Bureau harmonisé | Variation en points | En attente des périmètres |
| Score FN/RN 2014–2026 | Bureau harmonisé | Variation en points | En attente des périmètres |
| Géographie sociale 2026 | Bureau de vote | Résultat et chômage projeté | À produire |
L’intérêt de la carte ne sera pas d’attribuer des opinions à des habitants. Il sera de montrer la juxtaposition de résultats parfois opposés au sein d’un arrondissement dont les moyennes électorales effacent une grande partie de la diversité spatiale.
Douze ans après : qu’est-ce qui a vraiment changé ?
Trois enseignements peuvent être retenus sans forcer les données.
Premier enseignement : l’implantation FN puis RN est déjà importante en 2014 dans le 13e arrondissement. La progression du premier tour jusqu’en 2026 est réelle dans les synthèses, mais elle se produit au milieu de changements de listes, d’alliances et de règles électorales. La comparaison ne décrit pas un groupe d’électeurs resté identique pendant douze ans.
Deuxième enseignement : les écarts géographiques ne sont pas une invention du scrutin de 2026. Dans les bureaux étudiés de Bouge-Malpasse et Château-Gombert Athéna, les différences existent en 2014 et sont sensiblement plus fortes dans les données de 2026. Des analyses sociologiques agrégées indiquent, elles aussi, des contrastes électoraux entre bureaux selon les indicateurs sociaux.
Troisième enseignement : la participation et la configuration des seconds tours pèsent autant sur la lecture des résultats que les évolutions partisanes. L’année 2020, avec son abstention exceptionnellement élevée et son duel, le démontre avec une netteté particulière.
Le 13e arrondissement ne peut donc pas être résumé à un basculement uniforme. C’est un ensemble de territoires électoraux différenciés, dont certaines oppositions se reproduisent dans des scrutins pourtant très différents. Derrière les 412 voix qui séparent Allisio et Payan en 2026, les bureaux racontent une histoire beaucoup moins serrée et beaucoup plus contrastée.
